Le_Penseur






























Après avoir « remercié » l’athéisme pour avoir renforcé ma foi, il est resté dans ma dernière analyse relative à ce phénomène quelques points que je me devais de développer.

Mais d’abord une mise au point : ce qui suit ne prétend point faire une analyse d’ensemble du phénomène de l’athéisme au Maroc (comme le précédent article d’ailleurs), mais il s’agit de constatations personnelles puisées pendant deux ans en tant que membre du forum de discussion casafree, véritable microcosme virtuel regroupant tous les antagonismes possibles et imaginables.

Posons en premier lieu le leitmotiv. Au Maroc, d’après mes lectures des interventions de membres athées sur le forum suscité, je me suis toujours posé la question de savoir quel pouvait être le rapport entre croyants et incroyants. Je suis arrivé à la conclusion que le rapport résidait dans la religion en elle-même. Tout en étant conscient que ce genre d’affirmation exaspère les incroyants, je persiste tout de même à considérer l’athéisme comme étant bel et bien une religion.

Tout d’abord, l’athéisme au Maroc (précisons, sur casafree) n’est qu’une manifestation d’un concept bien connu en psychologie et sociologie : les oppositions systématiques (et symétriques), qui, bien que ce terme vise un antagonisme, ne sont que des efforts délibérés pour se démarquer d’une communauté donnée (croyante, en l’occurrence), et par conséquent sont mimétiques également. Il faudrait finir par admettre que nous, être humains, toutes croyances et incroyances confondues, avons une tendance naturelle au mimétisme et nos attitudes se calquent sur celle de l'autre. Les incroyants, inconsciemment et imparfaitement, et tout en étant profondément persuadés de s’opposer à ce qu’ils considèrent comme étant une « erreur collective », finissent par imiter le modèle qu’ils rejettent de toutes leurs forces et par ne plus en être qu’une sorte d’image inversée. Ce qui revient à dire, d’après ce qui précède, que l’athéisme est fortement dépendant de la religion, tout en sachant paradoxalement que le but de cette opposition est justement d’y échapper. Ce mimétisme, cette imitation inconsciente et imparfaite fait de l’incroyant lambda un simple « double » inversé du croyant. En tout cas, une chose est sûre : l’incroyance qui imite ou parodie la religion dévie diamétralement de son but initial. A la base, il y a non seulement un évident désir mimétique, mais également un ressentiment envers la religion d'avoir fait autorité vu que la mode actuelle consiste à s'acharner à piétiner toute forme d’autorité, quelle qu’elle soit. Il y’a manifestement un désir de leur part de nier leur propre « croyance », de faire comme les croyants, de les imiter alors que spirituellement, pour eux, ce n'est pas possible. Pour caricaturer un peu, l’athée fait preuve de sa « croyance refoulée » comme on peut l'entendre si souvent avec l'homosexualité refoulée.

C’est ainsi que certains athées font preuve d’une érudition à faire pâlir d’envie les oulémas d’El Azhar. L’intérêt qu’ont certains incroyants pour la religion est assez singulier, et va parfois jusqu’à friser l’obsession d’un parfait bigot."Nul ne parle de religion plus qu'un athée".

Un autre exemple du mimétisme est cette tendance pour les incroyants de se catégoriser. C’est ainsi qu’à l’image des différents rites et écoles juridiques islamiques (Sunnisme, Chiisme, Soufisme), ainsi que des différentes variantes du Christianisme (Catholicisme, Protestantisme etc…), il existe ce que j’appellerai de manière caricaturale des « rites » athées. Il existe ainsi une large palette d’athéismes : Athéisme affirmatif, agnostique, anticlérical, antireligieux, assertorique, conquérant, désenchanté, dogmatique, fidèle, idéologique, indifférent, humaniste, logique, métaphysique, méthodologique, l’athéisme de naissance, l’athéisme négatif, orgueilleux, passif, philosophique, positif, pratique, sémantique, scientifique, théorique, tranquille, et enfin l’athéisme virtuel. Toute tentative de généralisation serait alors vaine.

Mais il faut tout de même relativiser. L’opposition représentée par l’athéisme peut être une véritable dissidence réelle, voire même « héroïque » et non pas un simple esprit de contradiction . Mais force est de constater que – sur casafree – je n’ai remarqué dans la démarche de certains athées qu’un désir mimétique redoublé et inversé à défaut d’une dissidence réelle.

Les principales manifestations de ce mimétisme peuvent être résumées en toute abstraction dans ce que j’appellerais « les cinq piliers de l’athéisme » :

La volonté de s’afficher

Comme toutes les minorités, les athées ont un désir ardent de s’afficher, de crier leur incroyance sur tous les toits. Bref, ils réclament haut et fort ce droit à la différence et qu’on leur reconnaisse leur désir de se démarquer du « lot ». Cependant ils ne peuvent pas encore le faire de manière plus ou moins ouverte dans la réalité sans encourir des sanctions pénales, en présence de l’actuel arsenal juridique marocain (qu’ils jugent particulièrement liberticide).

Il faut dire également que personne ne peut reprocher à des hommes ou des femmes d'être athées. Qu'un individu puisse être athée sans être persécuté est une liberté « sacrée ». Mais, et en reprenant certains arguments qui reviennent souvent dans les interventions des athées lorsqu’ils critiquent la primauté donnée à la religion dans la vie sociale, l’athéisme n’est qu’une philosophie de vie comme se plaisent à la définir ses « adeptes ». En d’autres termes, Il s’agirait d’une banalité de la vie intime qui n'aurait donc rien à faire dans la vie publique. Que Nenni ! L’athéisme aspire à sortir du privé pour s’étaler dans la vie publique au nom d’une « sacro-sainte » transparence.

Liberté d’expression et autres libertés publiques

En effet, dans une réalité à dominance marquée par la religion, les athées hésiteront à exprimer ouvertement leurs idées de crainte d’un éventuel rejet, d’une exclusion. Dans le même sens, et en matière de libertés publiques, les athées ne peuvent pas asseoir leur athéisme sur des bases politiques, tout comme des collectivités d’obédience islamiste ne peuvent d’ailleurs le faire avec la nouvelle loi sur les partis politiques. Que leur reste-t-il alors ? Se contenter, tant bien que mal, d’un support d’expression virtuel que leur offre Internet et qu’ils utilisent allègrement, ainsi que de quelques bastions de la presse écrite prônant la laïcité en tant que concept devant régir la société (TelQuel, le Journal Hebdo).

Il est cependant regrettable de constater que de telles publications s’acharnent à faire du « cassage » d’Islam et à sortir la carte « joker » de la liberté d’expression à chaque fois que des remontrances leurs sont faites.

Mais certains athées, outre leur volonté de crier leur existence, font preuve d’une arrogance remarquable. Tout ce qu'ils auront gagné avec leurs déclarations nombrilistes est un vaste champ de bataille, un règlement de compte généralisé. Par mimétisme, la partie adverse adopte également une attitude agressive et s'engage dans une sorte de « "ping-pong verbal" où l'objectif est d'abattre l'entêtement de l'autre avec obstination, chacun pompant l'énergie de l'autre. »Et ce qui constitue toute l’histoire du forum théologie.

Il est également à craindre que l’athéisme, comme pour son « double » (la religion), puisse accéder à l’extrémisme, en d’autre termes un athéisme « outré », un « militantisme athée obsessionnel », ce qui aboutira à une nouvelle forme de communautarisme et de fanatisme n’ayant rien à envier à l’extrémisme religieux. Ce même « double » extrémiste qui semble vouloir se débarrasser de la religion, car celle-ci est encore de l'ancien monde névrosé (argument assez récurrent chez les athées).

La tolérance

Là, on ne sait pas trop s’il s’agit de tolérance que certains athées se décernent à eux-mêmes, ou d’une requête de tolérance adressée à la « partie adverse ». Les deux peut-être, en même temps.

La tolérance qui, « …sous ses atours bienveillants… » constitue plutôt «…un mot de pouvoir, puisque tolérer, c’est laisser exister ce qu’on pourrait interdire ».

Cette même tolérance devient « sacrément » intolérante lorsqu’en son nom des esprits « pieux » sont priés de déguerpir du plancher, que des personnes doivent taire leurs opinions religieuses, voire de les cacher, ce qui est particulièrement paradoxal lorsque de l'autre côté d'autres affichent et vantent leurs incroyance, leur « coming-out », leur manque de tabou convaincus qu’il s’agit du « Bien suprême » et qu'il n'y a pas d'autres solutions !

L’ouverture d’esprit

Dans ce débat sur l’ouverture d’esprit, on entend sans arrêt que « Le Maroc est en retard », que ce sujet est nouveau, donc citoyen, donc moderne, si moderne et si nouveau qu'il est logique que les « réactionnaires » lèvent les boucliers . Un peu comme si la nouveauté et la modernité étaient forcément un bien au point que cela ne mériterait même pas un débat. Il s'agit de ne plus être « contre », et l’individu se doit d’être « pour » comme si c'était aussi naturel que de respirer.

Par ailleurs, certains athées voient dans les croyants des esprits bornés et fermés au dialogue, et que cette impression se partage malheureusement de part et d’autre.

Ce qui est critiquable est cette ouverture d’esprit autoproclamée du seul fait d’appartenance au rang des athées, un peu comme si cette ouverture d’esprit s’aquiert du seul fait de l’adhésion et un peu comme si elle consistait en une « carte-avantages » délivrée par le « club athée ». Malheureusement, l’ouverture d’esprit ne se décrète pas.

La laïcité

C’est un véritable « Cheval de Troie » utilisé par les athées en vue d’écarter ce qu’ils appellent la prépondérance de la religion et son ingérence dans les différents aspects de la vie en société. Toutefois, l’un de ses dangers est d’encourager le phénomène communautaire. Or, le danger qui guette toute communauté est de se refermer sur elle-même, à l’image de la communauté dite islamiste. Lorsqu’il se coupe de l'extérieur, le groupe risque d'adopter des comportements sectaires préjudiciables à ses membres. La preuve en est l’échec durable de l’expérience française dans ce domaine. René Girard disait, à ce propos : « Avec la laïcité, Ce qui est sûr, c’est qu’en exilant le religieux dans une espèce de ghetto, comme notre conception de la laïcité tend à le faire, on s’interdit de comprendre. On appauvrit tout à la fois la religion et la recherche non religieuse. » Et l’athéisme n’en ressort que plus appauvri.