marock




















20h30. Vendredi 26 mai 2006. Je sors de la salle obscure où vient d’être projeté le film de toutes les polémiques : Marock. J’ai l’impression d’avoir vu le premier teen-movie marocain ("d'adolescents" sans connotation péjorative), un épisode de « Berverly Hills-90210-Sur-Casablanca », une « « Fureur de vivre » complaisante et maladroite… » (Ouest France ). Certains en sortent choqués, d’autres moins…et le reste, pas du tout. Et moi dans tout ça ?

Le film décrit un drame shakespearien surexploité. Sur un fond de « Roméo et Juliette », un parfait roman à l’eau de rose, Laila Marrakchi nous dépeint un univers très peu connu : celui de la bourgeoisie marocaine. Marock ne prétend pas dépeindre LA société Marocaine.. mais bien cette jeunesse friquée (sûrement aussi agaçante sur bien des points à son équivalente française) qui vit intensément sa vie partagée entre les obligations de la tradition (famille, religion) et l'envie impérieuse de sensations fortes (vitesse, sexe, drogue, amour ...). On est très loin du Maroc touristique avec ses Souks, ses palmeraies, et ses djellabas et du « misérabilisme » habituel des films marocains. Une jeunesse dorée 'branchée' et qui se veut élitiste, bien minoritaire dans ce Maghreb dont la grande majorité de la population est soumise à des situations sociales, politiques et économiques bien éloignées de celles qui nous sont montrées .

Bien sûr, depuis des siècles d’évolution, les marocains ont développé une sorte d’intolérance à regarder en face leurs tares et travers. La majorité des marocains n’aiment pas voir leurs semblables (marocains précisons-le) prononcer des gros mots, se montrer dans des scènes de nus ou de baisers etc… aussi bien dans le petit que le grand écran.

Mais là n’est pas la question. Bien avant Marock, certains films marocains se sont avérés encore plus audacieux, notamment « Rhésus, le sang de l’autre » de Mohamed Lotfi (sorti en 1996), « Une minute de soleil en moins» (censuré parce que montrant des scènes érotiques et posant le problème de l’homosexualité). Personnellement, ce n’est pas non plus la relation juif/musulmane qui attire mon attention dans ce scénario. Ce n’est pas encore moins le film en lui même qui est criticable, mais plutôt la vision de la réalisatrice.

 On garde surtout une impression de film inachevé, non abouti et lacunaire…Un peu comme à l’examen, lorsque le syndrome de la page blanche laisse la place au remplissage et au hors-sujet totalement futiles. Le malaise après le film découle surtout des stéréotypes, préjugés, clichés et amalgames culturel sur l’islam. Le défaut de cette démarche « maladroite » est de parachuter des thèmes actuels, de parasiter ces thèmes qui ne sont déjà pas assez clairs et qu’on prétend nous décrire et nous expliquer.

 En effet, Marock est un pur produit de l’après-16 mai 2003, et c’est peut être pour cette raison que la réalisatrice a délibérément choisi de préciser le contexte du film à l’année 1997, justement pour que ce film ne risque pas d’être taxé de réactionnel. Marock sert surtout de support médiatique à l’idéologie « laïcisante » que la réalisatrice prône même en dehors du film en se déclarant favorable à la publication des célèbres caricatures danoises relatives au prophète de l’Islam Mohammed. Le film constitue pour elle une sorte de catharsis, un mégaphone pour faire entendre ses messages à savoir :

- Que le ramadan est devenu une sorte de formalité facultative et totalement superflue pour certains, qu’il constitue pour l’ « héroïne » un délai-boutoir au défi qu’elle s’est donnée : séduire Yuri, le juif marocain, avant la fin du ramadan ;

- Que faire la prière « fait chier », relève de la folie, qu’essayer de trouver un jean est plus important qu’un musulman concentré dans sa prière, et grosso modo qu’il n’est pas nécessaire de respecter un musulman pendant sa prière (grossièretés dites par « l’héroïne » à son frère concentré dans la prière); 

- Que quiconque ose respecter les préceptes de l’Islam est systématiquement qualifié de bigot ;

- Que l’Islam est une sorte de « nounours » pour dormir tranquillement la nuit

- Que les « gens des écoles marocaines » détestent les enfants de la bourgeoisie (de quelle nationalité sont-ils alors ? Comme si la nationalité marocaine était un monopole des classes défavorisée et moyenne), ce qui est un peu vrai, avouons-le…mais que cette haine est malheureusement partagée ;

- Que les « barbus » et le matériel médical de la fac de médecine de Casablanca remontent tous deux à la préhistoire ;

- Qu’il faudrait prononcer « une phrase de merde en arabe» afin de pouvoir se marier avec une musulmane (mais de quelle musulmane parle-t-on ?).

Il en découle que Marock apparaît inévitablement comme une sorte de coming-out de cette jeunesse désaxée et paumée, qui rejette les préceptes religieux sous couvert de modernité et d’ouverture d’esprit et ne s’en cachent pas. Une frange de la société - ultra minoritaire certes - qui hurle haut et fort son existence à travers cette œuvre cinématographique en faisant appel à tous les contrastes, stéréotypes, clichés possibles et imaginables. Laila Marrakchi profite de ce film pour décrire ses propres frustrations et désillusions d’après sa propre expérience, sachant qu’il s’agit d’une marocaine (présumée musulmane) mariée à un juif français, Alexandre Aja, le fils de Alexandre Arcady. Elle a sûrement dû contrer des vents et marées avant de pouvoir se marier, et Marock semble être un exutoire efficace afin d’exorciser ses vieux démons. C’est en cela que Marock apparaît comme un récit autobiographique.

Par ailleurs, on garde un goût amer en sortant du film, non pas parce que les scènes sont atroces ou parce qu’elles nous touchent. Elles nous laissent plutôt froids. On a presque envie de s’excuser de ne pas avoir versé une seule larme en assistant à un dénouement peu convaincant. Les gros mots sont même presque banals, puisque tout le monde sait que notre jeunesse aussi bien dorée que « plombée » n’utilisent pas un vocabulaire très raffiné. En revanche, on constate un français parlé de type « formule 1 » : les français de souche eux-mêmes ne comprennent rien à certains passages du film pourtant interprétés dans la langue de Molière parce que articulés avec une vitesse vertigineuse.

Un autre point noir du film : sa musique ou plutôt sa bande originale, omniprésente, oppressante, pesante, assourdissante, allant même jusqu’à couvrir une grande partie des dialogues.

D’autre part, je reconnais qu’accuser le film de faire l’apologie du "sionisme" et que les appels au boycott soient excessifs. En revanche, je rejoins l’opinion de ceux qui pensent que le film Marock ne méritait pas de figurer dans la sélection du film national de Tanger (décembre 2005) qui, comme son adjectif l’indique, reste un festival National et non international, Marock étant une co-production franco-marocaine (l’apport marocain étant exclusivement humain et logistique, mais non financier) d’une société de production française (Les Productions Lazennec) et réalisé par une française d’origine marocaine. C’est ainsi qu’à Cannes 2005, dans la section Un certain regard, l'accueil fut nettement plus froid pour Marock qui n'avait pas obtenu l'aide demandée à la commission du Centre cinématographique marocain et reste donc une production purement française, 43ème production de Lazennec (qui avait par exemple produit La Haine de Mathieu Kassovitz), et en coproduction avec France 3 cinéma.

Seulement voilà : le fait que ce film soit réalisé par une « fille à papa » et que la majorité des acteurs soient issus de la « Jet Set » fausse le jugement chez certains. Un film sensé dénoncer les excès de la bourgeoisie marocaine, mais qui en fait approfondit davantage le gouffre du dialogue entre la frange nantie et les couches défavorisées (la classe moyenne incluse) de la société marocaine. Cette impression se constate nettement à la lecture des « critiques » des spectateurs. C’est ainsi par exemple qu’à Casablanca, au Mégarama (complexe cinématographique naturellement fréquenté par des nantis, eu égard aux tarifs prohibitifs), la « Jet Set » encense le film, et déclare s’identifier totalement aux personnages. En revanche, dans un cinéma plus populaire, le « Lynx », les jeunes disaient: "C'est un film un peu osé par rapport à notre société marocaine, et un tantinet irrespectueux". Pour ceux qui ont aimé le film, dire que ce dernier est représentatif de la jeunesse dorée marocaine et y aller juste pour son côté provocateur ne semblent pas des réactions très objectives et relève purement et simplement d’une sorte de « chauvinisme de classe », dans la mesure où Marock reste un simple film qui met en évidence la façade obscure d’une frange ultra-minoritaire de la société marocaine. A ces Marockains qui voient une certaine représentativité dans ce film, je répond qu’il les représente très mal dans la mesure où il met l’accent sur leurs caractères naïf, pourri, gâté, minaudeur, et agaçant. « A ce niveau de superficialité tant cinématographique que scénarique, Marock risque malheureusement de conforter ce qu'il cherche à combattre». Olivier Barlet , Africultures.com - 

Bref ! Marock reste un film léger comme il en sort des dizaines chaque année, dont la publicité a paradoxalement été faite par ses détracteurs, ce qui le rend plus fascinant chez certains.

Entre un Ma-Roc voulant être retaillé au burin par les adlistes et péjidistes, et un Ma-Rauque lâché comme une bête sauvage au milieu d’un troupeau de moutons (de Panurge), des extrêmes diamétralement opposés, j’opte pour le juste milieu : Mon Maroc tout court, celui que j’aime.

N.B. : A la remarque d’une ironie cinglante lancée par Rita à son frère Mao concentré dans sa prière : « Eh Mao, tu t’es trompé de direction : la Mecque c’est de l’autre côté. », j’ai envie de répondre à la réalisatrice que le ramadan, c’est de l’autre côté aussi. En effet, le Ramadan de l’année de l’Hégire 1417 correspondant à l’année 1997 (contexte du film) a débuté le lundi 29 décembre 1997…On imagine alors mal les protagonistes porter des vêtements aussi légers, aller à la plage et piquer une tête dans la piscine à cette époque de l’année.